L’enracinement et la pratique du taichi – Chen jin 沉劲
Dans le taichi chuan style Chen, le lien à la terre est particulièrement évident. Les postures, plus basses que dans les autres styles de taichi, montrent de façon visible un corps stabilisé avec, d’une part des appuis solides au sol exprimant une force de descente et, d’autre part une verticalité du corps qui traduit une…
Dans le taichi chuan style Chen, le lien à la terre est particulièrement évident. Les postures, plus basses que dans les autres styles de taichi, montrent de façon visible un corps stabilisé avec, d’une part des appuis solides au sol exprimant une force de descente et, d’autre part une verticalité du corps qui traduit une force opposée d’élévation.
Photo : source Unesco ; Me Chen Zhenglei
Mais pourquoi l’enracinement est-il si important en taichi alors que l’on se déplace sans arrêt ? et avant tout, qu’est-ce que l’enracinement ?
Chén 沉 n’est pas Chén 陈
Levons tout de suite un doute éventuel : ce n’est pas parce que le taichi de style Chen est plus Chen « enraciné » que les autres, qu’il porte ce nom !
Ce sont deux caractères différents, qui se prononcent de la même façon, des homonymes, avec le même ton, et donc le même pinyin :
Chén 沉 ≠ Chén 陈.
Cependant, 陈 Chén est un nom de famille. Et même l’un des noms de famille les plus couramment portés ! Après Li (李), Wang (王), Zhang (张), le nom Chén (陈) fait partie des Cent noms de famille chinois, avec plus de 20 millions de porteurs.
A part un moyen mnémotechnique pour nous français, il n’y a donc aucun lien entre les deux termes.
Ce caractère, en tant que verbe, signifie « Couler, sombrer, immerger, garder bas » mais aussi « rester calme » (c’est le caractère utilisé dans 沉思 chénsī « méditer »). En tant qu’adjectif, il peut se traduire « profond, lourd » et en taichi, on entend souvent « enraciné« .
Associé à 劲 jìn « force« , 沉劲 cela peut s’interpréter comme « Force de descente » (Chén jìn), l’un des types de forces utilisées en arts martiaux internes et en Taichi en particulier.
Qu’est-ce que l’enracinement ?
Le Chen Jin 沉劲 – force de descente ou enracinement – incarne les principes philosophiques chinois du Yin et du Yang : le Yin régit l’immobilité et la descente — prenant sa source au point Yongquan1 — tandis que le Yang régit le mouvement et la détente — prenant sa source au point Jiexi2.
Dans la philosophie occidentale, l’enracinement décrit un lien profond entre le vivant et son milieu. Concept majeur de Simone Weil, ce terme désigne pour la philosophe « le besoin humain de racines multiples » aussi bien terrestres que spirituelles. A titre personnel, je trouve intéressant de constater comment le taichi, par la pratique, la recherche et l’enseignement, permet d’entretenir ce lien.
» L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est l’un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir »
Simone Weil – L’enracinement
On entend souvent parler d’ »ancrage« , pour désigner un état d’harmonie et d’équilibre intérieur. L’enracinement revêt une dimension plus globale, portant à la fois sur l’aspect physique et mental. Dans les pratiques sportives, il ne désigne pas que le contact avec le sol mais une stabilisation complète du corps, une attitude mentale calme, concentrée et vigilante permettant une véritable écoute et une capacité à réagir aux changements, à la pression ou aux attaques adverses.
Il s’agit de rester mentalement détendu et vigilant, tout en canalisant la force venue de la terre à travers tout le corps. à la façon d’un arbre aux racines étendues et aux branches érigées.
Qu’est-ce que l’enracinement en taichi ?
Le Chen Jin 沉劲 complète le principe de « suspension du sommet de la tête » (虚灵顶劲 Xu Ling Ding Jin), créant une sensation mentale de tension opposée qui allonge le buste et assure la libre circulation du Qi. Si l’on file la métaphore de l’arbre, on peut se comparer à un arbre : les pieds matérialisent les racines, ils adhèrent au sol comme si des racines avaient poussé sous leur plante ; avec l’axe central érigé vers le ciel, cela permet de ressentir le corps posé sur la terre, sans tensions, dans un alignement naturel et stable.
Il y explique comment comprendre et développer l’enracinement, la « force de descente ». L’entraînement aux postures statiques (notamment Zhan zhuang) constitue la méthode fondamentale pour développer Chen Jin. Cela permet la mobilisation musculaire et articulaire, le relâchement et le développement de la force musculaire profonde et une meilleure sensation de connexion au sol.
Pourquoi l’enracinement est-il si important en taichi alors que l’on se déplace sans arrêt ?
Dans le travail des formes, tout comme en tuishou, Chen Jin 沉劲 reste une compétence essentielle du taichi chuan. Avec des appuis dynamiques au sol, il s’agit de rechercher la bonne stabilité et les bons équilibres dans les déplacements ou lors de l’exécution des techniques. Mécaniquement, cela passe par :
La disposition à « couler », c’est-à-dire descendre son poids dans les pieds sans pour autant y mettre de la tension ;
L’alignement du centre de gravité du corps avec la base de sustentation.
Photo : Jeff Murchie – ent (licence CC BY-SA 4.0)
Cela implique de constamment relâcher et abaisser les épaules, laisser retomber les coudes, stabiliser les poignets, détendre la taille et les hanches détendues, remplir l’abdomen et faire descendre ainsi le qi vers le dantian.
Lors de l’émission de force (Fa jin 发劲)par exemple, un état de relâchement et de descente de l’ensemble du corps renforce la stabilité de la posture et la solidité de la puissance ; la force est en effet générée depuis le sol et l’établissement d’un flux continu du haut vers le bas, permet à la force interne de circuler depuis les talons, en passant par la taille et l’abdomen, jusqu’aux extrémités.
Tout au long de la pratique, il convient de respecter le principe de « suspension légère du sommet de la tête » (xu ling ding jin 虚灵顶劲) et de coordonner le mouvement en utilisant l’intention pour guider le qi, et le qi pour guider la force ; l’interaction entre la force d’élévation vers le haut et la force de descente vers le bas crée une sensation d’allongement du buste.
Yongquan 涌泉 : point le plus bas du corps, situé sur la plante du pied. En français, « source bouillonnante/jaillissante » ↩︎
Jiexi 解溪 : sur l’articulation de la cheville, au point médian du pli transversal du dos du pied, entre les tendons de l’extenseur long du gros orteil et de l’extenseur commun des orteils. En français, parfois « Lacet de Chaussure de Paille » ↩︎
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