玉女穿梭 Yù nǚ chuān suō « La fille de jade lance la navette » est un mouvement présent dans plusieurs enchaînements du taichi style Chen :
- à mains nues : dans le premier enchaînement Yī lù, dans le deuxième enchaînement èr lù dit « poings canons » pào chuí, et même dans la forme courte en 18 mouvements de Chen Zhenglei.
- avec armes : notamment dans la forme lance Qiāng.
Le nom de ce mouvement présente une forme d’originalité dans sa dénomination, puisque celle-ci est la seule à évoquer une figure humaine là où les autres font plutôt référence à des animaux (avec une exception pour les Jin Gang, divinités bouddhiques) ou des postures. Elle évoque aussi le tissage, avec cette navette… Pourquoi ? et en quoi cela se reflète dans le taichi chuan ?
Origine du nom
玉女穿梭 Yù nǚ chuān suō « La fille de jade lance la navette » fait référence à la fille (ou la nièce, voire l’assistante et la messagère) de Yù huáng 玉皇 l’empereur de jade, lui-même figure de la déité chinoise taoïste.

Lié au Ciel et à la souveraineté, l’empereur de jade régit les autres dieux, gouverne le Ciel et la bureaucratie céleste. Il est représenté sous les traits d’un empereur assis sur son trône, avec une coiffe d’où pendent des rangées de perles qui lui cachent presque le visage. Il incarne non seulement l’autorité suprême mais aussi l’essence harmonieuse de l’univers.
Le mot « jade » a été ajouté pour invoquer le côté pur et éternel de cette pierre très précieuse en Chine dont les vertus devinrent celles de cette divinité. Les taoïstes pensaient qu’en absorber pouvait conférer l’immortalité. Par sa beauté, le jade est l’emblème de la perfection, de la plupart des qualités morales (bienveillance, générosité, sincérité…) et de la voie de la vertu.
A noter que dans l’œuvre du 16ème siècle, Pérégrinations vers l’ouest, L’Empereur de Jade est dépeint comme un personnage magnifique et sérieux, mais aussi comme quelqu’un d’assez incompétent, coupé des réalités du pays, qui ne gouverne et ne saisit le monde que par l’entremise de ses conseillers. C’est ainsi qu’il désigne un singe comme gardien des pêches miraculeuses.
La « fille de jade » serait l’une des filles de l’empereur de jade, une tisseuse céleste habitant à l’orient du fleuve céleste (la Voie lactée) et tissant sans répit des robes de brocart et de nuages. Cela serait lié à sa rencontre avec le « bouvier », un mortel devenu son amoureux. Dans le conte Le bouvier et la tisserande, sont décrites leur rencontre, leur union interdite et la décision de les séparer à jamais car « la Terre et le Ciel doivent à jamais rester séparés » : seule leur a été laissée la possibilité de se réunir chaque année le septième jour du septième mois, grâce à un pont au-dessus de la voie lactée formé par les pies célestes. Cette histoire a donné lieu à un magnifique poème : Que qiao xian 鹊桥仙 (鵲橋仙) Les amants célestes du pont des pies.1

Quelles que soient les versions de ce conte du folklore chinois, il y a un symbolisme universel du tissage, du métier à tisser et des instruments servant à filer ou à tisser (fuseau, navette) : ils servent à désigner tout ce qui commande ou intervient dans notre destin. Symbole de la maîtrise des destinées humaines dans de nombreuses cultures, le tissage crée de nouvelles formes, crée sa propre immortalité.
La sagesse taoïste évoque quant à elle « le va-et-vient de la navette, sur le métier à tisser cosmique » à propos de à l’alternance continuelle des deux états de vie et de mort à laquelle sont soumis tous les êtres.

En quoi cela se reflète dans le taichi ?
Dans le Taichi Style Chén, les mouvements 玉女穿梭 Yù nǚ chuān suō « La fille de jade lance la navette » s’exécutent différemment selon les enchaînements.
Ils ont cependant pour point commun de mobiliser l’alternance yīn yáng dans une technique rapide, qui vise à « percer », et explosive. En apparence simple, le geste demande une grande dextérité et une grande précision, à la façon du trajet de la navette qui passe entre les fils de l’étoffe que l’on tisse (l’un des sens de 穿 Chuan est « transpercer, traverser » et 梭 Suo est la navette d’un métier à tisser. 穿梭 chuān suō 2décrit le trajet de la navette qui passe entre les fils de l’étoffe que l’on tisse).
Le mouvement nécessite de mobiliser l’intention martiale sur toute la durée, ainsi que de maintenir le calme et l’équilibre malgré la mobilisation de l’énergie explosive.
Description du mouvement
Il est caractérisé par plusieurs techniques qui s’enchaînent :
- la première consiste à bondir, avec un écrasement au sol (震脚 Zhèn jiǎo) : le son du piétinement fait partie intégrante de la technique, il peut permettre de surprendre ou écraser.
- la seconde est une frappe avec la plante du pied droit (蹬 Dēng)
- la troisième est une poussée avec la paume (按 Àn) et une frappe avec le coude (肘 Zhǒu).
Principes pour l’exécution du mouvement
Ce mouvement peut être pratiqué rapidement ou lentement, avec ou sans saut. En revanche, quel que soit le contexte et le niveau de pratique, il est intéressant de porter l’attention sur l’alternance des phases d’ouverture/fermeture, de stockage/diffusion de l’énergie.
Un temps de préparation basé sur une fermeture précède l’émission de force en ouverture. Les pas sont à la fois agiles et ancrés, mais l’entrejambe (裆 dāng) reste solide. Pour réussir ce mouvement, il faut accorder le haut et le bas du corps, grâce au maintien de la connexion interne. L’alternance yīn-yáng dans ce mouvement est essentielle pour se regrouper, emmagasiner l’énergie avant de la faire sortir.
Dans son ouvrage consacré au Taiji Quan, Catherine Despeux associe les mouvements du taichi Chen à des hexagrammes. Pour 玉女穿梭 Yù nǚ chuān suō « La fille de jade lance la navette », elle en cite deux : le premier nommé Li (離), “Le Feu” ou “Ce qui s’attache”, composé d’un trait vide au milieu (yin) et de deux traits pleins (yang). Dans ce mouvement, il faut conserver la lucidité avec un esprit prêt à réagir avec clarté et discernement.

Il y a également l’image de l’hexagramme xùn du vent, car c’est un mouvement qui doit être exécuté à la rapidité du vent.

- https://poesiechinoise.wordpress.com/qin-guan-%E7%A7%A6%E8%A7%80/que-qiao-xian-%E9%B9%8A%E6%A1%A5%E4%BB%99-%E9%B5%B2%E6%A9%8B%E4%BB%99/ ↩︎
- 穿梭 chuān suō se retrouve dans des expressions, par exemple 迅速穿梭 Xùnsù chuānsuō qui signifie « se glisser rapidement » (par exemple en slalom entre des obstacles, ou à la façon des poissons qui évoluent dans un aquarium). ↩︎
鹊桥仙 白弈
Qin Guan
纤云弄巧,飞星传恨,银汉迢迢暗度。
金风玉露一相逢,便胜却、人间无数。
柔情似水,佳期如梦,忍顾鹊桥归路。
两情若是久长时,又岂在、朝朝暮暮。
Les nues rivalisant d’adresse forment un pont
Pour unir des deux astres la passion.
Quand de la Voie lactée on franchit l’onde,
Une fois le vent doré
Réuni avec la rosée.
Tous les amours pâlissent dans le monde.
Buvant le lait de la tendresse,
Rêvant dans une heureuse ivresse.
Ils souffrent de regarder la voie de retour.
Si leur amour existe pour toujours,
Est-ce la peine d’être ensemble nuit et jour?




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