Quand on évoque le taichi chuan comme un art martial interne, les regards interrogateurs ne manquent pas. « Interne ? que signifie ce terme pour un art martial ? » Au-delà de la dimension physique — la proprioception, la détente, ou encore la gestion du souffle — cette qualification renvoie à une réalité plus subtile : celle du travail de l’esprit et de l’intention, traduction la plus fréquemment utilisée en français pour le concept de Yì 意.
Le développement du Yì 意 est d’une grande importance dans les compétences du taichi chuan ; pourtant ce concept est souvent mal compris. Comment rendre en français la richesse d’un caractère qui englobe à la fois l’intention, l’attention, la volonté, et même l’imagination ? Comment les principes et textes fondateurs du taichi, comme ceux de Yang Chengfu, en précisent-ils la place dans la pratique ? Et que nous enseignent les neurosciences et la philosophie sur ce lien entre corps et esprit, où l’intention façonne le mouvement ?
Entre culture chinoise, pratique martiale et sciences modernes, réflexions sur Yì 意 !
意 Yì : un concept central du taichi chuan
Dans les « trois harmonies internes », le 意 Yì intention est au centre.
Les « trois harmonies intérieures » (Nèi Sān Hé – 内三合1) du Taijiquan sont l’harmonie entre l’esprit et l’intention, entre l’intention et le qi, et entre le qi et la force. Autrement dit « Quand l’intention arrive, l’énergie arrive ; quand l’énergie arrive, la force arrive »
Dans la pratique, ces trois harmonies internes contribuent (avec les trois harmonies externes) à enrichir la sensibilité corporelle et éviter les contractions musculaires inutiles. Elles permettent d’amener la puissance du sol ou de la gravité à un endroit du corps. Leur union est primordiale pour que chaque geste soit souple et fluide.
Utiliser l’intention plutôt que la force (用意不用力 Yòngyì bùyòng lì)
« Utiliser l’intention plutôt que la force » 用意不用力 Yòngyì bùyòng lì est un concept central du taijiquan, tiré de l’ouvrage « Les dix principes essentiels du taijiquan » (太极拳术十要, Tàijí Quánshù Shí Yào) de Yang Chengfu (杨澄甫, 1883–1936). Ce principe met l’accent sur la coordination de la force intérieure grâce à la relaxation du corps et au contrôle de l’esprit. Il a été popularisé par Yang Chengfu, mais ce concept visant à privilégier l’intention sur la force remonte aux textes classiques du taichi, comme :
- « Le Traité du Taichi Chuan » (太极拳论, Tàijí Quán Lùn), attribué à Wang Zongyue (王宗岳, XVIIe siècle) : « Le mouvement est généré par l’esprit (Yì), pas par la force externe. »
- « Les Chants des 13 Postures » (十三势行功心解, Shísān Shì Xínggōng Xīnjiě), qui souligne l’importance de « l’esprit (Shén 神) et de l’intention (Yì 意) » pour guider le Qi.
Sa signification comporte deux aspects : « utiliser l’intention » désigne le fait que l’esprit guide la trajectoire des mouvements et le respect des postures, tandis que « ne pas utiliser la force » exige d’éliminer les tensions musculaires locales et la raideur (en particulier la force brute physiologique, à distinguer de la notion physique de force).
« Utiliser l’intention » signifie guider l’exécution des mouvements par l’intention. « Ne pas utiliser la force » signifie détendre tout le corps, ne pas faire appel à une force maladroite et ne pas contracter les muscles.
Dans la pratique : en général, au début de l’apprentissage, on concentre son attention sur la mémorisation du tracé et des exigences des mouvements ; une fois ceux-ci maîtrisés, on passe progressivement à des entraînements plus avancés, tels que les variations entre le « vide » et le « plein », la coordination avec la respiration, le relâchement etc. Avant la pratique, on se prépare à « utiliser l’intention » en imaginant les mouvements ; pendant la pratique, on guide les membres à l’aide de l’intention pour qu’ils suivent le cadre codifié, tout en vérifiant le plus consciemment possible si les postures sont correctes ; quand on détecte une anomalie, on la corrige immédiatement. Une fois les mouvements bien assimilés, on peut alors porter son attention sur les détails et les variations des mouvements. Par exemple, on peut se concentrer sur les alternances entre « ouverture » et « fermeture », entre le « vide » et le « plein » ; sur la signification des mouvements en termes de combat ; sur la préservation du centre dans le mouvement ; ou encore sur la coordination étroite entre la conscience, la respiration et les mouvements. En résumé, il faut que l’exigence de Yì 意 imprègne l’ensemble de la pratique du taijiquan.
Mais comment appliquer ce principe dans la pratique ? Tout commence par une distinction fondamentale : celle entre le Yì 意 et le Lì 力.
Focus sur la différence entre Yì (意) et Lì (力)
Dans les arts martiaux, on associe souvent la puissance à la force physique. Le taichi, lui, propose une efficacité par la détente (Fang Song 放松) et la précision mentale.
- Ce qu’est le Lì (力) : C’est la force musculaire superficielle, rigide et locale. Celle que l’on utilise pour porter un sac lourd, ou alors quand on se crispe sous l’effet du stress. Cette force bloque la circulation de l’énergie Qi et fige les mouvements.
- Ce qu’est le Yì (意) : C’est une forme de conscience directionnelle. Ce n’est pas uniquement penser à ce que l’on fait ou au but de l’action, mais plutôt guider le mouvement par le regard, l’attention et l’imagination.
En taichi, l’intention remplace la tension. Mais concrètement, comment faire pour intégrer ce principe ? La première étape est d’enlever la force inutile. Et il y a du travail ! surtout quand on débute à l’âge adulte. Pour nettoyer le corps de la force et éliminer le Li :
- Rechercher Fang Song (放松) : en relâchant les épaules, les coudes et la poitrine. C’est la structure osseuse, les muscles posturaux qui doivent porter le corps, pas les muscles superficiels.
- Pratiquer lentement : La lenteur permet de repérer instantanément les moments où une articulation se crispe inutilement.
Une fois enlevée la force inutile, il est possible d’utiliser l’intention Yì 意.
Comment traduire Yì 意 ?
Le caractère Yì 意 traduit souvent intention en français, est en réalité un caractère qui porte plusieurs nuances dans le sens.
Le caractère 意 est composé de deux éléments : le son (音, yīn) et le cœur (心, xīn). À l’origine, il désignait la ‘pensée verbalisée’, comme un son qui émerge du cœur, de l’esprit (avant même que le raisonnement logique ne se mettre en place). Aujourd’hui, il est utilisé dans des mots avec un glissement sémantique de la pensée vers l’opinion et l’intention, la volonté, le désir. Et à partir de là, vers l’attente ou l’imagination.

Ce serait donc réducteur de s’en tenir au seul terme intention, qui désigne en français le « mouvement de la volonté tendant à quelque fin, disposition de l’esprit par laquelle on forme un dessein » (dictionnaire de l’Académie française).
Si l’intention est le cap, le pourquoi, le vers quoi on traite l’information, l’attention est le moyen, le carburant, le comment on traite l’information. Il y a une interdépendance : l’intention dirige l’attention. L’objectif fixé par l’intention détermine quelles informations seront jugées pertinentes et dignes d’une concentration. A la façon d’un aimant, elle dirige l’attention là où c’est pertinent (que ce soit sur une action, ou un état de non action). Et l’attention va permettre de servir l’intention.
En français, si intention est le terme le plus utilisé, il ne couvre pas entièrement le sens de Yì. Attention (comme dans l’attention flottante de la psychanalyse) ou « volonté dirigée » pourraient compléter la traduction.
En taichi, le concept de Yi 意 ne donne pas uniquement le sens de l’application martiale : elle permet d’utiliser les processus mécaniques naturels, et porte donc un sens plus proche de l’attention dirigée, de conscience active qui dirige le corps. En ce sens, il est assez proche de l’écoute avec laquelle il forme un duo inséparable.
Liens entre Yi 意 intention/attention et Ting 听écoute ?

Yì 意 (l’attention dirigée) et Ting 听 (l’écoute), sont deux facettes complémentaires de la conscience martiale, considérés comme les aspects actifs et passif :
Ting 听 (Passif / Yin) : C’est la capacité d’écoute, de perception et de sensibilité, qui permet de recevoir/décoder/comprendre un message. Avant de pouvoir diriger avec le Yi, il faut écouter les forces en présence, en développant une capacité à percevoir les intentions de l’autre ou les déséquilibres dans son propre corps.
Yi 意 (Actif / Yang) : C’est la commande, l’attention dirigée, la direction que l’on donne à l’action. Pour développer le Yi, il faut travailler la capacité à rester fixé sur une seule chose, plutôt que d’avoir une attention vacillante.
L’attention est au service de l’écoute, elle est un moteur indispensable pour transformer le fait d’entendre en véritable écoute : l’attention filtre les stimuli pour se concentrer sur un élément. Quand on cherche à développer la qualité de l’attention, il faut également ignorer les stimuli non pertinents.
En pratique, il faut chercher à être totalement présent, sans laisser l’esprit vagabonder, à la situation, au partenaire, à l’instant présent. Nous sommes tout le temps sollicités à l’extérieur, dans un monde impatient avec des alertes largement artificielles, on a du mal à se plonger dans une attention continue et profonde. Nous devons donc d’abord « retourner notre attention à l’intérieur »4. Il s’agit de passer d’une simple vigilance à une pleine attention, en unifiant Shen, Yi, Qi.
Concrètement, lors de la pratique des exercices ou des formes, il faut se réapproprier son attention. On devrait faire chaque mouvement comme si c’était la première fois, comme si on cherchait à augmenter notre niveau d’attention. Cela devrait permettre de développer la qualité d’attention.
Il est intéressant d’organiser sa pratique en portant son attention sur un objectif donné : par exemple, « trouver » (et ne pas perdre) ses pieds, relâcher et ouvrir les articulations ou encore allonger la respiration.
Dans la pratique à deux, on pourra aller plus loin dans la distinction Yi et Ting : le Yì vous permet de choisir où diriger votre partenaire, tandis que le Ting vous aide à sentir ses tensions et ses ouvertures. Mais le Yi est au service de l’écoute !

Ce dialogue entre écoute et intention/attention trouve des résonances intéressantes dans les découvertes des neurosciences sur l’attention.
L’éclairage des neurosciences

Les recherches récentes sur l’organisation et la plasticité cérébrale et la motricité fournissent un éclairage scientifique à certains des concepts clés transmis depuis des siècles par des maîtres de taichi.
Intention et mouvement
Les travaux de Peter L. Strick et James Preston5, complétés par la suite par les recherches autonomes de Peter Strick, ont radicalement transformé notre compréhension du lien entre l’intention (le fait de planifier ou de vouloir une action) et le mouvement (l’exécution physique de cette action). Ils montrent que notre cerveau ne contrôle pas nos mouvements avec une simple réponse mécanique, mais que l’intention mentale redéfinit profondément l’organisation neuro-motrice. Par exemple, bouger un doigt pour désigner quelque chose ou pour toucher une surface active des zones cérébrales et des groupes musculaires différents. En taichi, cela signifie que l’intention (Yì) change littéralement la façon dont votre corps bouge.
Attention et réseaux attentionnels

Selon l’institut du cerveau6, l’attention est la capacité du cerveau à se concentrer sélectivement sur un élément ciblé et pertinent de l’environnement, tout en ignorant les autres, moins importants. Sachant que nos capacités à traiter les informations venant de nos organes des sens sont limités.
Les neurosciences distinguent trois types d’attention utilisés par le cerveau (trois réseaux attentionnels) :
- l’alerte, ou « attention flottante »
- l’orientation ou « attention focalisée » (sélection d’un stimulus, choisir où porter son regard)
- le contrôle exécutif ou « concentration » (régulation des pensées). Le 意 Yì sollicite particulièrement ce dernier, en liant intention et action.
Ces réseaux attentionnels constituent le réseau de saillance, qui agit comme un arbitre qui permet à notre cerveau de basculer entre l’attention flottante, l’attention focalisée et la concentration. On parle souvent de « niveaux d’attention ».
L’attention est donc un processus cognitif qui permet de sélectionner et de traiter des informations pertinentes. Dans le taichi, le 意 Yì agit comme un filtre attentionnel, focalisant l’esprit sur des détails subtils (équilibre, souffle, contact).
En pratique, il convient de se mettre dans les bonnes conditions pour développer son 意 Yì : laisser son smartphone de côté, suivre les instructions de son professeur, sont déjà une bonne façon d’inhiber les distracteurs, et d’être disponible dans la durée et d’accueillir la parole qui guide.
Par ailleurs, des études montrent que la pratique régulière du taichi améliore la connectivité entre les zones cérébrales liées à l’attention et à la motricité7, confirmant ce que les maîtres chinois pressentaient : le 意 Yì ‘muscle’ littéralement le cerveau. la combinaison d’une « attention consciente au mouvement » et d’un entraînement intéroceptif propre au Tai-Chi muscle les circuits qui lient le contrôle cognitif au contrôle sensorimoteur.
Mais au-delà des mécanismes cérébraux, le 意 Yì nous invite à une réflexion plus large sur notre manière d’habiter le monde.
La place de Yì 意 dans notre rapport au monde
Pour conclure cet article, un détour par quelques réflexions philosophiques, nécessaires dans notre économie de l’attention !
Pour Charles Pépin, qui partait du constat du trouble de l’attention généralisé dans sa « question philo » du 18 avril 20268, il y a deux axes de solutions : retrouver de l’attention en retrouvant son corps (en marchant, en faisant du taichi ! …). Retrouver de l’attention en retrouvant sa pensée. Et pour cela, c’est peut-être la curiosité : curiosité pour son propre corps et ses sensations, curiosité pour l’autre et son point de vue, curiosité enfin, pour le monde et pour ses mystères.
L’attention comme une discipline, selon la philosophe Simone Weil : elle écrit que l’attention consiste à « suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet ». On est assez proche de la démarche du pratiquant de taichi, qui cherche le vide avant de pouvoir se mouvoir, avant de pouvoir interagir. « Se vider pour recevoir. Se taire pour entendre »9.
Selon la philosophe Natalie Depraz, l’attention est ce qui nous permet d’habiter le monde. Elle s’est intéressée au phénomène de l’attention, pour repenser l’attention en en faisant une expérience d’ouverture au monde davantage qu’un état mental interne.
Enfin, selon Jean-François Billeter (présenté par Laure Adler comme le fondateur du taoïsme philosophique – Hors champs 201410) « Tout prend de l’intérêt quand on y porte attention« . Il développe le rôle fondamental de la mise en place d’un geste et le processus d’intégration.
Le Yì nous rappelle que la maîtrise, qu’elle soit martiale ou existentielle, commence toujours par une intention claire, et se développe par une attention pure et maintenue dans la durée. Peut-être est-ce là le vrai ‘secret’ des arts internes : apprendre à écouter pour mieux agir, et agir pour mieux être.
« L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »
Simone Weil, philosophe du XXè siècle
- Les trois harmonies externes décrivent la façon dont le corps est lié en tant qu’unité contrôlée par le dantian, de sorte que la main et le pied sont reliés dans le sens de la longueur par le tissu conjonctif du corps. Entre ces deux ensembles de trois harmonies, le corps doit bouger très différemment du mode de mouvement normal que nous pratiquons depuis que nous sommes bébés
↩︎ - On trouve souvent 勁 jìn à la place du caractère générique générique 力 lì dans cette formulation. Cependant, classiquement le radical 力 lì serait plutôt utilisé dans les textes anciens pour désigner la manifestation physique finale (car la formule a une structure poétique). 勁 jìn désigne une force / puissance / vigueur énergétique plus raffinée. Cependant, le but de cette harmonie est précisément de transformer le 力 lì (force brute) en 勁 jìn (force interne). ↩︎
- On trouve souvent 勁 jìn à la place du caractère générique générique 力 lì dans cette formulation. Cependant, classiquement le radical 力 lì serait plutôt utilisé dans les textes anciens pour désigner la manifestation physique finale (car la formule a une structure poétique). 勁 jìn désigne une force / puissance / vigueur énergétique plus raffinée. Cependant, le but de cette harmonie est précisément de transformer le 力 lì (force brute) en 勁 jìn (force interne). ↩︎
- A propos de la pureté et l’endurance du Yi, voir les propos d’Adam MIZNER (https://www.youtube.com/watch?v=InUT5s6CUEA) « La pureté du Yi est la capacité à rester vraiment fixé sur une seule chose (plutôt que d’être vacillant) » ↩︎
- Leur article de 1978 – https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/99211/ – Multiple representation in the primate motor cortex », publié dans la revue scientifique Brain Research (Vol. 154, n° 2, pp. 366-370), est celui qui a posé la première pierre de leur découverte majeure : l’existence de représentations multiples et distinctes d’un même membre (la main et les doigts) au sein du cortex moteur primaire du primate. Cette étude a servi de fondement scientifique majeur à la philosophie de l’action et à la kinésithérapie (notamment dans les travaux de Christian Courraud) ↩︎
- https://institutducerveau.org/fiches-fonctions-cerveau/lattention ↩︎
- Par exemple, https://www.nature.com/articles/s41598-019-49401-9 étude majeure publiée par Nature Scientific Reports (2019) ; ou encore l’étude comparative menée auprès d’adultes âgés, publiée dans Frontiers in Integrative Neuroscience, sur le cntrôle attentionnel et sensorimoteur ↩︎
- https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-question-philo/la-question-philo-du-samedi-18-avril-2026-4633396 ↩︎
- https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-punchlines-de-la-philo/les-punchlines-de-la-philo-du-vendredi-20-mars-2026-1548829) ↩︎
- https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/hors-champs/jean-francois-billeter-2444266 ↩︎







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