熟能生巧 Shú néng shēng qiǎo « Usage rend maître », « la pratique perfectionne ». Pour maîtriser une compétence, il faut étudier et pratiquer avec assiduité.
Je suis rentrée il y a peu de temps d’un « easter camp » avec Maître Wang Haijun, consacré à l’apprentissage de la forme Xinjia Yilu. Après avoir débuté une to-do list inspirée de ce stage, j’ai surtout retenu les mots qu’il a partagés en clôture, après 6 jours de travail intensif : « vous avez tous bien travaillé durant ce camp, mais c’est maintenant qu’il faut se mettre au travail car il ne suffit pas de comprendre pour savoir, l’essentiel reste à faire ».

Ces mots de conclusion me trottent dans la tête depuis, très bien résumés dans l’aphorisme 熟能生巧 Shú néng shēng qiǎo – « Usage rend maître » en en-tête de mes pages d’écriture.
Une autre traduction (qui est d’ailleurs celle de mon traducteur en ligne) en français nous amène à « c’est en forgeant qu’on devient forgeron » (lui-même issu du latin Fabricando fabri fimus « La pratique fait l’ouvrier »).
En tous les cas, cette phrase isolée résonne de façon toute particulière dans l’apprentissage du taichi : c’est par la pratique, par l’exercice (au sens de l’entraînement, de l’expérience répétée) que l’on acquiert de la compétence. Pour acquérir véritablement un savoir faire, il faut le pratiquer et non pas connaître seulement la théorie. C’est exactement ce que disait Maître Wang dans ses mots de conclusion.
Cet article s’intéresse donc à cette phrase, l’une parmi celles des nombreux principes et dictons qui caractérisent l’univers du taichi. Les aphorismes sont des moyens efficaces de transmettre de l’expérience humaine voire des réflexions philosophiques. Il y en aura donc d’autres !
La fable « Le vieux vendeur d’huile » d’Ouyang Xiu
熟能生巧 Shú néng shēng qiǎo « Usage rend maître » est une expression initialement issue d’une fable de Ouyang Xiu (homme d’état et écrivain, néo-confucianiste de la dynastie Song, 1007-1072).

Le Vieux Vendeur d’Huile, avec sa technique d’écoulement d’huile parfaitement maîtrisée (il réussit parce qu’il fait cela tous les jours), fait plier l’archer doué et vaniteux. La fable ne fournit aucun mot de louange à l’adresse du vieux vendeur d’huile, mais l’image de ce dernier – simple, honnête, compétent et modeste – est révélée à travers ses paroles et ses actes.
Cette histoire 1décrit la compétence du vieux vendeur et ses réflexions sur la manière d’acquérir une compétence (« usage rend maître ») : la pratique mène à la vraie connaissance, et l’habileté naît de l’exercice.
La fable du boucher Ting de Zhuangzi
Zhuangzi (Tchouang-Tseu) va plus loin dans l’intelligence du geste, et le développement du savoir pratique basé sur l’expérience, en particulier avec cette célèbre fable du boucher Ting dépeçant le bœuf (voir aussi celle du charron Bian taillant la roue).

Le2 cuisinier Ting dépeçait un boeuf pour le prince Wen-houei. on entendait des houa quand il empoignait de la main l’animal, qu’il retenait sa masse de l’épaule et que, la jambe arcboutée, du genou l’immobilisait un instant. On entendait des houo quand son couteau frappait en cadence, comme s’il eût exécuté l’antique danse du Bosquet ou le vieux rythme de la Tête de lynx.
— C’est admirable ! s’exclama le prince, je n’aurais jamais imaginé pareille technique !
Le cuisinier posa son couteau et répondit :
– Ce qui intéresse votre serviteur, c’est le fonctionnement des choses et non la simple technique. Quand j’ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le boeuf devant moi. Trois ans plus tard, je n’en voyais plus que des parties. Aujourd’hui, je le trouve par l’esprit sans plus le voir par mes yeux. Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agit comme il l’entend et suit de lui-même les linéaments du boeuf.
Lorsque ma lame tranche et disjoint, elle suit les failles et les fentes qui s’offrent à elle. Elle ne touche ni aux veines, ni aux tendons, ni à l’enveloppe des os, ni bien sûr à l’os même. Les bons cuisiniers doivent changer de couteau chaque année parce qu’ils taillent dans la chair. Le commun des cuisiniers en change tous les mois parce qu’ils charcutent au hasard. Mais avec ce couteau, qui lui sert depuis dix-neuf ans, votre serviteur a dépecé plusieurs milliers de boeufs et sa lame est encore tranchante comme au premier jour. Car il y a des interstices entre les parties de l’animal et le fil de ma lame, n’ayant pas d’épaisseur, y trouve tout l’espace qu’il lui faut pour évoluer. C’est ainsi qu’après dix-neuf ans, elle est encore comme fraîchement aiguisée.
Quand je rencontre une articulation, je repère l’endroit difficile, je le fixe du regard et, agissant avec une prudence extrême, lentement je découpe. Sous l’action délicate de la lame, les parties se séparent avec un houo léger comme celui d’un peu de terre que l’on pose sur le sol. Mon couteau à la main, je me redresse, je regarde autour de moi, amusé et satisfait, et après avoir nettoyé la lame, je le remets dans le fourreau.
Le prince Wen-houei s’exclama :
– Admirable ! En écoutant le cuisinier Ting, j’ai compris l’art de nourrir en soi la vie !
Pour Jean François Billeter, cette fable illustre le processus de perfectionnement dans une activité ainsi que l’idée d’intelligence du geste (qui ne passe pas par l’intellect). Ainsi, cette progression n’est pas extraordinaire mais caractérise une acquisition d’expérience commune qu’il compare à la maîtrise progressive d’une langue. Autre dimension importante : le geste n’est finalement pas exprimable par le langage (quand on perçoit on ne parle pas, quand on parle on ne perçoit pas, car on se consacre à organiser le discours).
Le geste est-il éphémère ?
Un geste est, par essence, éphémère. Il est moyen d’action, moyen d’expression. Mais lorsqu’on le répète, lorsqu’on l’entraîne (pour un « geste technique » notamment), sa matrice se dessine plus profondément jusqu’à devenir un patrimoine immatériel : pour celui qui le travaille en tant qu’individu, mais aussi pour ceux qui le transmettent au sein d’un groupe.
C’est intéressant d’observer cette dimension dans Dishu3, l’art de la calligraphie éphémère à l’eau (qui consiste à pratiquer une écriture éphémère au sol en utilisant l’eau comme encre).

Cet art met en évidence le fait qu’il n’est pas besoin d’une preuve pour évaluer la qualité du tracé, du geste. Par ailleurs, le fait de pratiquer en extérieur permet des échanges avec d’autres, ouvrant des possibilités de d’expérimentation, de variation infinies.
Cette façon, plus poétique encore, de pratiquer l’art de la calligraphie, m’interpelle : elle ne laisse pas de trace, seul le geste (et les échanges qui l’accompagnent) compte. Mais ce geste n’est pas totalement éphémère : il s’est fait une place en celui qui l’a réalisé, il a contribué à l’acquisition de l’expérience.
Pratiquer n’est pas une fable !
Comme pour tout apprentissage, toute pratique, tout art (dans son sens le plus général, désignant la maîtrise d’un savoir-faire), dans le taichi il est nécessaire d’étudier avec assiduité pour aller vers une maîtrise des compétences.
Pour ancrer les gestes, pour expérimenter, observer, corriger, pour ouvrir le corps (ses articulations), pour développer les connections neuronales, pour former son « corps taichi ».




Laisser un commentaire