Le mouvement « La grue blanche déploie ses ailes » (白鹤亮翅 bái hè liàng chì) apparait à trois reprises dans le premier enchaînement (Yilu) du style Chen, qu’il s’agisse de l’ancien ou du nouveau cadre (laojia yilu, xinjia yilu). Il est également présent dans la forme courte en 18 mouvements de Chen Zhenglei. Des différences d’exécution du mouvement sont présentes selon ces formes (notamment dans les transitions), mais son essence reste identique : il consiste principalement à déplacer le centre de gravité du corps en déployant les deux bras en diagonale vers l’extérieur, à la manière des ailes d’un oiseau.
Initialement connu dans le style Chen sous le nom de « L’oie blanche déploie ses ailes », c’est dans la littérature sur le taichi chuan de style Yang qu’est apparue pour la première fois l’appellation « La grue blanche déploie ses ailes ».
La grue est un animal qui a beaucoup inspiré (les arts de façon générale), et inspire encore beaucoup, en véhiculant de nombreuses images de la Chine dans les pays occidentaux. De nombreux clubs et associations en rapport avec les arts énergétiques et/ou la Chine en portent d’ailleurs le nom en France.
Je ne traiterai pas ici du Báihè quán 白鶴拳 « boxe de la Grue blanche », un art martial chinois traditionnel dont les techniques sont inspirées des mouvements de la grue (attaques en pique des doigts imitant les coups de bec, postures sur une seule jambe, techniques des bras rappelant les battements d’aile) ni d’ailleurs du qi gong de l’oie sauvage.
En revanche, j’ai trouvé intéressant de pister l’histoire du nom « La grue blanche déploie ses ailes » du taichi chuan style Chen, et d’en partager ici quelques éléments pour compléter les principes clés nécessaires à l’apprentissage et la pratique.
Principes pour l’exécution du mouvement
Le pied droit fait un pas en diagonale, puis il faut transférer le centre de gravité à droite. Simultanément, les deux mains se séparent verticalement en traçant des arcs vers l’extérieur : la main droite s’ouvre en diagonale vers l’angle avant droit et vers le haut, jusqu’à hauteur du coin de l’oeil droit, le majeur pointant vers l’avant gauche et vers le haut. La main gauche fait également une vrille externe, vers le bas et vers la gauche, appuyant vers la hanche gauche, le majeur pointant vers l’avant droit et vers le haut. Les yeux suivent les mains, le pied gauche se retire dans un pas vide (xu bu).
Si le mouvement est caractérisé par une dynamique d’étirement, il faut veiller à ne pas monter les coudes et à maintenir une posture érigée en rentrant la poitrine et étirant le dos, de façon à ce que l’énergie puisse monter du bas du corps vers le haut.
Lors de l’exécution, le centre de gravité ne doit pas monter, au contraire il faut chercher à le faire descendre (comme si on était « assis sur les mollets »). La respiration est importante également : lorsque les deux mains s’ouvrent, l’inspiration permet de guider l’énergie de l’ouverture. Une fois l’ouverture réalisée, la posture descend et l’expiration permet de ramener l’énergie vers le centre.
Origine et histoire du mouvement

Dans le Manuel du général Qī Jìguāng 戚繼光 de 1560, le mouvement 27 fait référence à l’aile de l’oie sauvage, et décrit une technique basée sur des attaques précises rapides et coordonnées.
Dans le manuel de Chén Xīn 陈鑫 (surnommé Chen Pinsan, 16ème génération de la famille Chen et grand lettré), consacré au taichi chuan de style Chen et édité pour la première fois en 1933, un mouvement est intitulé « L’oie blanche déploie ses ailes ». Il fait l’éloge de l’oie blanche, qui abrite une énergie primordiale et semble être le seul oiseau à même d’endosser la posture des ailes déployées.


Dans l’ouvrage de 1932 de Chén Zǐmíng 陳子明 (un disciple de Chen Pinsan, qui appartient au courant de la petite forme Xiǎo jià 小架), il s’agit également d’une oie blanche qui déploie ses ailes. Ainsi que cela apparaît sur la photo, la posture est présentée dans ce manuel paumes écartées « en forme de huit », maintenues à hauteur des sourcils ; les coudes sont baissés.
La posture « La grue blanche déploie ses ailes » dans la littérature sur le taichi chuan de style Yang est apparue pour la première fois dans le livre Explication illustrée des postures du tai-chi-chuan, compilé par Xǔ Yǔshēng 許禹生 en 1921. L’explication donnée dans le livre est la suivante : « Cette posture consiste à déployer les deux bras en diagonale vers l’extérieur, à la manière des ailes d’un oiseau. Les deux mains et les deux pieds sont positionnés l’un haut et l’autre bas, l’un tendu et l’autre fléchi, ressemblant à une grue déployant ses ailes, d’où son nom. » Les manuels de taichi de style Yang qui ont suivi (notamment Techniques de taichi chuan de Chen Weiming en 1925 et Méthodes d’application du taichi chuan de Maître Yang Chengfu en 1931), ont tous adopté le terme « La grue blanche déploie ses ailes ». Comme le style Wu descend du style Yang, son appellation « La grue blanche déploie ses ailes » s’est imposée naturellement.

Dans le style Chen, Hong Junshen 洪均生 (1907-1996), l’un des disciples de Chen Fake et l’un des grands représentants du Tai-Chi style Chen Xinjia, décrit dans son livre « Taichi chuan pratique de style Chen » édité en version finale en 1988, une « catégorie de la grue blanche déployant ses ailes » en indiquant que cette posture met l’accent sur l’expression « déployant ses ailes » et que les termes « oie blanche » et « grue blanche» sont tous deux symboliques et n’ont que peu de rapport avec le mouvement réel. Comme divers styles de taichi partagent ce nom, il a par conséquent été appelé « Grue blanche ». Ce passage a été le premier à utiliser la désignation « La grue blanche déploie ses ailes » pour le style Chen. Les successeurs de la lignée Chen ont complètement ignoré la signification initiale de Chen Xin : « La culture d’une personne devrait être comme l’énergie vitale d’une oie, dormant et immobile pour nourrir l’esprit. ». Parmi les lignées Chen Xinjia, Zhao Bao et He, seul le Wudang Zhao Bao Tai Chi Chuan Da Quan de Yuan Baoshan utilise désormais « L’oie blanche déploie ses ailes ».
Pourquoi l’oie blanche s’est transformée en grue blanche ?
Si la grue blanche est nom magnifiquement poétique, davantage porteur de symboles positifs et ancré dans la mythologie, l’oie sauvage et son énergie primordiale semble avoir été le choix initial. Pourquoi avoir transformé le nom de ce mouvement ?
Dans des écrits du style Wu, impacté de la même façon que le style Chen par le changement de nom, on trouve une explication de Wu WenHan 吴文翰 dans son ouvrage intitulé « L’imagerie poétique et picturale des noms des formes de tai-chi ». A propos de la posture, « La grue blanche déploie ses ailes », il indique : « Cette posture était autrefois connue sous le nom de « L’oie blanche déploie ses ailes ». Les générations suivantes ont jugé que l’oie avait une démarche maladroite et gauche, dépourvue de la grâce et de l’élégance éthérée de la grue blanche. De plus, la grue étant un oiseau symbole de longévité, le nom a donc été changé en « La grue blanche déploie ses ailes ».
Pourtant, elles ont chacune leur majestuosité …


Dans son ouvrage Taiji quan, art martial, technique de longue vie, Catherine Despeux utilise la traduction « La cigogne déploie ses ailes » pour les extraits relatifs au style Chen, depuis la source de Chen Pinsan. Elle précise « ce mouvement est ainsi intitulé car sa forme extérieure évoque un oiseau déployant ses ailes. De plus, la cigogne est un animal qui se replie et reste immobile pour cultiver son énergie. »
Maître Wang Haijun nous indiquait de son côté que son maître Chen Zhenglei traduisait le mouvement en faisant référence à un papillon de nuit.
Peu importe l’animal tant qu’il est ailé ? Transmission, symbolique et universalité
Si l’on en croit l’histoire du nom du mouvement, la posture est avant tout mimétique, et le déploiement des ailes en est le cœur.
Faisons un petit détour par l’écriture (et le pinyin pour illustrer la prononciation), car cela met en évidence d’autres effets potentiels de la transmission. La comparaison des caractères et leur prononciation est intéressante : il y a une proximité entre la prononciation des deux caractères de la grue (鹤 -Hè) et de l’oie (鹅 – é), bien que l’effet du H (qui se prononce un peu comme le « r » en français) et des tons (4ème ou 2ème) aient un impact notable. En revanche, il y a homonymie entre les caractères de l’oie et du papillon de nuit ! L’important pour apprendre le mouvement est peut-être la capacité à s’envoler combinée à celle de se « replier »…


Mais si le nom de la posture s’est modifié au fil du temps, et si « La grue blanche déploie ses ailes » a été adopté par le taichi style Chen, c’est aussi parce que la symbolique de l’oiseau, et de la grue en particulier, revêt une signification qui prend de l’importance lorsque la pratique se développe et s’exporte, notamment vers l’occident.
Il ne s’agit pas d’entretenir une vision fantasmée de la pensée chinoise mais la symbolique animale emporte un concept fondamental de la philosophie taoiste : 天人合一, tiānrénhéyī « l’harmonie entre l’homme et la nature » (le Zhuangzi comme le Daodejing recommandent d’être avec et par le monde – et par là-même à repenser notre rapport à la technique…).
La grue est en Chine l’image de la longévité, de pureté et de bon augure, elle représente un symbole taoïste de l’immortalité : c’est en effet la monture des Huit Immortels – des divinités de la culture religieuse taoïste -capable de quitter l’eau pour rejoindre le ciel (en ce sens, elle s’élève au-dessus de la condition terrestre). Ses œufs entrent dans la confection de remèdes censés conférer l’immortalité. On peut féliciter les personnes très âgées par la formule Hè shòu! 鹤寿 ! que l’on peut traduire « longévité de la grue » ou « je vous souhaite une longue et saine vie ».
La grue est considérée comme le patriarche de tous les volatiles. C’est l’oiseau le plus présent dans les légendes et peintures chinoises.

Dans la conférence sur le symbolisme des animaux dans les arts corporels chinois organisée par la FFAEMC en février 2025, Jean-Jacques Sagot a mis en évidence les fonctions symbolique et scientifique (spécificités posturales et énergétiques) de la représentation des animaux, et leur symbolique reconnue universellement. Avec une analyse anthropologique, il a mis en évidence les points communs entre les représentations occidentales et orientales, et le caractère universel de la symbolique animale. Concernant la grue, il a mis en évidence le mystère de la migration qui constitue un symbole de l’éternel retour, de la régénération.
Incarnation du rythme universel, animal ancien et majestueux, il envahit même les villes. Dans le parc à côté de chez moi (où les oies bernaches affirment leur présence lorsque je pratique mon taichi malgré le choix de « la grue blanche » !), et jusque dans les chantiers qui envahissent le ciel… La grue est un symbole universel !





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